Le monde en noir et blanc

02.05.2016

On est vieux quand on convient que les vieux avaient raison lorsqu’ils nous disaient jadis qu’on avait tort… Ceux qui avaient connu l’Occupation râlaient contre les Poilus de 14-18 ; ceux qui avaient connu la Guerre d’Algérie pestaient contre ceux qui se souvenaient de l’Occupation ; ceux qui avaient fait Mai 68 raillaient les anciens combattants de la Guerre d’Algérie ; ceux qui ont connu Mitterrand en 81 (on a les cataclysmes qu’on peut…) fustigent les soixante-huitards ; enfin, ceux qui n’ont connu que Hollande (ils ont les cataclysmes qu’on n’imaginait pas…) grognassent contre nous – contre moi : j’y suis, c’est mon heure, je suis vieux… Mais tout de même, si la scie musicale du « de mon temps c’était quand même autre chose » n’était pas aussi rouillée que ça ? Démonstration…

Le traitement de la Révolution française à l’écran m’intéresse. Sur la chaîne Histoire j’ai vu récemment deux téléfilms en noir et blanc : La fuite à Varennes et La Terreur et la Vertu qui met en scène Robespierre pendant  les évènements. Il se fait que ces deux films sont issus d’une même série de 38 épisodes, La caméra explore le temps, diffusés sur le service public entre 1957 et 1966. La projection de cette série dans les écoles devrait être obligatoire. Il se fait également que le réalisateur est l’excellent Stellio Lorenzi avec André Castelot et Alain Decaux qu’il convainc de rejoindre le mouvement alors qu’ils étaient sceptiques sur l’avenir de la télévision !

Stellio Lorenzi est un fils d’immigré italien auquel le régime de Vichy interdit de passer le concours à Polytechnique et qui devient réalisateur à la télévision française dont les fascistes de gauche estimaient à l’époque qu’elle était fasciste !

Il se fait qu’au PCF, il n’y eut pas que les dirigeants et que le meilleur de ce Parti fut dans ses humbles militants. Stellio Lorenzi fut l’un des leurs. Il mit son intelligence au service de l’éducation populaire – ce que le PCF faisait assez bien à l’époque. On lui doit ainsi d’avoir porté à l’écran de quoi édifier le téléspectateur : Adamov, Feydeau, Labiche, Pouchkine, Zola, Dostoïevski, Schiller, Tchekhov. Il prend des distances avec le Parti, mais reste de gauche. Le pouvoir finit par trouver que son succès fait désordre. La série s’arrête en 1966. Mai 68 passe. Mitterrand arrive. Stellio Lorenzi devient conseiller à la présidence de la chaine Antenne 2. Il meurt trop tôt en 1990, âgé de seulement 69 ans. Mitterrand avait eu le temps de vendre La Cinq à Berlusconi.

Ces deux téléfilms sur la fuite du Roi et sur Robespierre sont des chefs d’œuvre d’intelligence de l’image et des dialogues, de loyauté avec la vérité historique, de pureté esthétique en même temps qu’éthique et politique. Les dialogues sont justes, directs, efficaces, droits. Le pathos est absent, un plan sur un regard suffit, nul besoin d’en remettre des couches dans l’hystérie – il est vrai que Stellio Lorenzi fait tourner de grands comédiens de théâtre  (certains viennent du TNP de Vilar) qui se mettent au service du texte, et non des acteurs de cinéma qui mettent le texte à leur service. Le décor est d’autant plus sobre que le dialogue s’avère riche ; l’exact inverse d’aujourd’hui où le dialogue est nul et le décor dispendieux. Quand on n’a rien à dire, on soigne le fond de scène et on multiplie les objets ; quand on dit l’essentiel, une table, une chaise, un meuble suffisent.

Avec quelques autres dont Marcel Bluwal, Max-Pol Fouchet, Jean Prat, Pierre Dumayet, Pierre Desgraupes, Stellio Lorenzi a montré que la télévision pouvait être un formidable instrument d’éducation populaire, distrayant et intelligent. Avec eux le peuple pouvait être peuple et digne : ils pensaient édification et culture. Ceux d’aujourd’hui transforment le peuple en populace : ils pensent audimat et argent. La télévision est devenue une arme de destruction massive de l’intelligence. Voir le monde en noir et blanc conserve tout son charme.

Source : ©Michel Onfray, 2016